Vivre, mourir et le plus grand que soi…

J’ai vécu plusieurs rencontres avec lui. J’ai envie d’échanger sur la dernière fois où je l’ai vu…
On me parle de lui tout de suite. C’est le premier patient que je vais voir aujourd’hui.
On me dit qu’il décline : « C’est très mauvais signe, il va vraiment moins bien. Je suis inquiète. «  dit l’aide-soignante. « Il a le teint pas comme il faut. J’aime pas ça. »
Elle me parle à demi-mot de fin de parcours …
J’entre. Il sourit en me voyant.
Notre rencontre est tellement profonde, tellement intense que j’ai du mal à résumer nos échanges , tant toutes ses phrases étaient importantes.
La musique, douce et enveloppante, invite à la confidence, à l’intimité.
Il est prêt à ça. Ça se ressent dans son énergie.
Je ne le sens pas en fin de vie mais comme je connais moins l’amylose, je ne me prononce pas.
Je ne sais pourquoi, j’ai lancé cette phrase. « Qu’est ce que ça t’apprend cette maladie ? »
En fait. Oui. Je sais pourquoi j’ai posé cette question. Je l’ai senti affaibli de l’intérieur. Je me suis dit qu’au stade où il en était, identifier les progrès intérieurs, trouver le sens de son chemin de vie, lui donnerait une grande force.
Il me répond qu’il est devenu très sensible aux autres, aux petites attentions.
« Il faut qu’on s’aime plus. »
C’est tellement fort et sensible en lui, ses découvertes que je note ses phrases de sagesse sur des post-it coeur.
Il en est ému aux larmes. Il s’excuse presque d’être devenu si sensible.
Les vrais intentions à son égard , le bouleversent. Voilà ce qu’il a appris pendant toutes ces années de maladie. « Prendre le temps de ressentir la puissance de l’humain, être dans l’écoute des autres. »
En étant dépendant, il a senti la générosité des gens.
« Tous les petits gestes ont leur importance. Ils ne sont pas dus. Il faut les voir et les rendre. »
« Et tu les rends comment toi? »Je demande avec curiosité et gourmandise.
« Oh avant , j’avais mon équipe. Je dirigeais une équipe de 8 personnes… »
Il en pleure.
Il les accueillait avec pains au chocolat le matin, il les remplaçait à la pause…
Ça, c’était quand il travaillait.
« Et maintenant? »
Il me dit être là, pour les siens et être attentif à tout le monde.
« En fait, ça t’a ouvert à un amour plus grand , une attention plus forte au monde ? »
Il me dit oui, oui. Tout ouvert et satisfait de la trouvaille.
« La société ne favorise tellement pas ce genre de rencontres, d’essentiel. Tout est fait pour aller vite et ne pas s’occuper des autres » déplore t-il. Il le dira plusieurs fois. « La réussite ne permet pas ce genre de découverte d’amour. »
Je le stoppe. « Mais que veut dire réussir? »
Il ne sait pas. Il parle de métier, de rôle dans la société.
« Et si c’était toi, ici, bloqué dans ton lit qui réussissait vraiment ? »
Et soudain, il s’éclaire. Je crois qu’il mesure en cette question son chemin. Je repose la question.
Il repense en accéléré, à toutes ces années de traitement, de lâcher prise, de renoncement à la normalité de la vie. Il semble comprendre que son cœur malade est en train de devenir immense.
Il m’ explique un peu plus tard d’ailleurs, que depuis sa maladie, il a l’impression de vivre en 4 dimensions.
« Ah bon ? »
« Oui , car maintenant, je n’ai plus besoin de parler, pour échanger en profondeur avec les personnes qui me rendent service.(…) C’est tellement fort quand une personne veut m’aider. Je le ressens fortement et ça me bouleverse. »
Il me raconte en pleurant, qu’une jeune personne s’est jetée sur lui dans la rue pour l’aider, alors qu’il allait tomber. « Vous vous rendez compte ? Elle s’est jetée sur moi. On ne se connaissait pas et il aurait pu se faire mal …. »
Il est très touché puis il ajoute : « Pour le remercier , je ne lui ai pas parlé. Je lui ai pris le bras et je l’ai regardé fortement dans les yeux. »
Il pleure.
« Je lui ai dis merci avec tout mon corps et cet instant a été tellement fort … »
C’était ça, sa 4 ème dimension. Ressentir le lien d’amour et de partage de tout son être. Il le vit de temps en temps. C’est puissant.
On savoure sa joie, en silence, lui qui est couché dans son lit pendant toutes ses longues journées interminables, à recevoir encore une fois la chimio. 4 ans de traitement pour rester en vie.
Mais il ne s’arrête plus dans ses confidences.
IL me raconte qu’en même temps qu’il savoure l’ouverture de son cœur , le fond de son être est très, très triste.
D’avoir échappé au drame de perdre sa femme, le met dans un état de désespoir totale.
« Et si elle était morte ? »
Il a ça en boucle.
Quand il y pense, il descend dans une obscurité totale, dévastatrice, un puits sans fond.
« J’ai accès à des gouffres de tristesse. Ça fait peur tellement, c’est sans fin. »
« C’est abyssal ? »
« Oui. »
Je l’écoute profondément me parler de cette zone noire totale, de puits de tristesse. Je le crois totalement.
« Quand y es-tu allé pour la dernière fois? »
« Tout à l’heure … »
« Ah quand même …. » je pense, en moi. Voilà pourquoi je voulais le connecter au sens de sa vie.
« Ça te fait peur, cet endroit ? »
« Totalement. Mais je ne peux pas rester à côté du gouffre. Je dois y aller. »
Ça fait un peu penser à la peur de la mort. On l’évoque un peu.
Il ne sait pas du tout ce qu’il y a derrière. Je n’insiste pas.
« Mais si tu vas loin dans la profondeur de la tristesse , tu vas aussi très loin dans la joie ? C’est pour ça que tu peux aller loin… Tu vis les 2 extrêmes. »
Il en convient.
Toute sa profondeur de joie se puise dans son désespoir profond.
Et il déclare tout seul, comme une évidence offerte : « En fait je me sens vivant, quand je vais dans ce gouffre. »
Quelle puissante découverte.
En fait, d’aller dans sa tristesse abyssale lui permet de se ressentir vivant dans ses émotions. Là au moins, il vit quelque chose et il n’est pas qu’un corps allongé, qui attend sans rien faire, dans son lit.
Sans jugement et culpabilité on accueille cette révélation, cet aveu de pulsion mortifère pour exister. Effectivement on vibre fort dans la tristesse … comme dans la joie.
Comme il insiste sur ce gouffre , qu’il le redoute mais qu’il est attiré , je me demande parfois si je vais lui faire vivre une descente encore plus loin dans le sombre pour voir ce qu’il y a derrière.
Mais j’hésite. Et si ça se passait mal ?
Et nous parlons alors d’amour. De joie. On se dit que toute son expérience de maladie sert à lui montrer toute l’étendue du monde intérieur et du monde rempli d’humanité. Nous sommes le monde. Je suis toi, tu es moi. Quel chemin !
Quelle croissance. (…)
Et je continue ma rencontre en tant que docteur de la joie, investigatrice de grands espaces intérieurs.
« Mais si au lieu de vivre des grands accès de joie et de désespoir, tu accédais à la joie du calme, du plein, du presque rien qui est tout? C’est moins exaltant, c’est certain, mais en finir avec les grands hauts et bas et trouver la puissance de la vie dans le milieu, ça ne serait pas une plus grande joie? »
« Oui ? La sérénité, en fait ! »
« C’est ça. Est-ce que tu ne préférerais pas ? »
« Ah oui. Mais encore faut-il le vivre. »
« Et bien, c’est le lac de montagne… Plus de tension, le centre. Être vivant dans le calme.»
Et là, je vois le lac.
Ne pas lui faire vivre le gouffre sans fond, mais le lac ! Bien entendu. C’est cela le parcours avec moi …
« On y va? »
« D’accord. »
Je ferme la chambre.
Et je lui ai fait ressentir la montagne, le vent dans les cheveux. Aller tout en haut du sommet et voir le lac. Puis nous sommes descendus près du lac. Il était calme ce lac. Il réfléchissait le bleu du ciel.
Plus un mouvement, le calme absolu .
Je lui ai rappelé que pour venir près de ce lac, il avait fallu faire une longue marche. Il avait beaucoup monté, escaladé. Il était passé par des cailloux, le vent, les orages, la pluie. Parfois, il y avait eu un grand soleil et même un arc-en-ciel. Quelle grande joie ! Mais il avait fallu encore marcher, monter des petits chemins escarpés, marcher toujours plus haut … Quel courage pour en arriver là. »
Et puis j’ai insisté sur son état intérieur.
« Ressens ce lac, sa beauté, son calme total. Ta respiration est très calme, en harmonie avec ce lieu tellement apaisant. Ressens que tu es ce lac. Tu es même la montagne. Le ciel devient immense.
Tu ressens puissamment cette phrase : JE SUIS.
Ne mets rien derrière : tu es, je suis. Tu es tellement grand, aussi grand que les étoiles de la galaxie et répète au plus profond de toi: JE SUIS. Ne mets rien derrière . Tu es un être libre et immense. JE SUIS… »
Il a les yeux fermés. Il est totalement calme, apaisé, serein. Profondément avec lui. Je sens que plus rien n’existe. Même pas moi. Il est tellement détendu et souriant.
J’en ai le cœur tout chaud, car moi aussi je suis partie près de ce lac , centrée sur JE SUIS.
On respire. On revient.
« Tu vois ? Je me demandais s’il ne fallait pas aller ensemble dans le gouffre de ton désespoir avec toi, mais je t’ai proposé le lac. » Il sourit »
«  Mais, je suis presque sûre qu’au bout du bout du bout de ton obscurité sans fond, il y a ce lac. »
« Oui, je crois bien, moi aussi. »
« Pour aujourd’hui, j’ai préféré un raccourci. Aller directement au lac, c’était plus facile, plus heureux, non ? »
« Oui oui, je préfère aussi…. » sourit-il reconnaissant du chemin en douceur.
Avant de partir je lui parle des soignants, lui qui sens tellement l’interdépendance et qui aime donner et recevoir.
« Si tu offres ta présence du lac, combien tu vas les rendre heureux. Invite -les, rien qu’une minute à s’asseoir à tes côtés et à recevoir ton regard de lac et de présence…. »
Il me sourit. « Oui ? »
« Oh oui…Tu vas leur donner l’essentiel. «
Que cet homme est utile dans cet hôpital, pour nous tous.
On se dit merci, yeux dans les yeux.
Je lui remets une carte pour qu’il n’oublie pas mes yeux, avec la présence du lac derrière, par mes mots.
« Je vais la garder précieusement. Merci. » me dit-il.
« Vous reviendrez me voir ?….Car me fait beaucoup de bien. »
« Oui, je serai là , tous les lundis. Je viendrai te voir, tout de suite, en premier. »
En sortant, je suis tellement reliée à ses grandes profondeurs, son abysse, ses hauts, ses bas et son grand calme que j’ai l’impression de sortir d’un rêve. Je me sens flotter, envahie de grande tranquillité et pleine de gratitude pour tout ce chemin qu’il fait et que nous partageons.
Quel grand être…
Et puis, je suis attendue. Dans une petite salle, plein de soignants me regardent et l’aide-soignante merveilleuse se précipite vers moi, très contrariée et triste : « alors il va mal hein ? Il sait qu’il va mourir et il est au plus mal ? Ça s’est mal passé ?….OH oui…c’était dur ?
Comment dire.
Je souris et je m’entends dire : « Il va profondément bien. Oui, il a pleuré mais il est très apaisé.
Et si c’était une fin de vie, il est bien centré. Tout est bien. Il se prépare magnifiquement bien. »
On me regarde, surpris.
Comment résumer en quelques phrases cette grande demi-heure entre gouffre et étoiles.
Le lac est en moi.
Merci la vie. Merci à lui de partager le grand, l’immensité et de me montrer que mourir à soi-même est le plus grand cadeau.

L’autre mort viendra plus tard mais si déjà, nous mourons régulièrement, la grande mort n’est qu’une étape de plus.
Mais savons-nous mourir de semaine en semaine, de mois en mois?
Et si nous ressentions que nous sommes « Je suis », faudrait -il encore mourir?
Et si je pouvais ressentir que « Je suis », sans mettre mon prénom derrière, aurais-je peur de mourir?…

Pourquoi nous accrochons-nous et à quoi?

Anabelle
Neztoile, art-thérapeute, créatrice de joie

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