{"id":221,"date":"2017-10-05T10:26:45","date_gmt":"2017-10-05T10:26:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pourtantlavie.org\/?p=221"},"modified":"2018-08-02T11:22:25","modified_gmt":"2018-08-02T11:22:25","slug":"de-quoi-notre-regard-sur-la-mort-est-il-le-nom","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pourtantlavie.org\/index.php\/de-quoi-notre-regard-sur-la-mort-est-il-le-nom\/","title":{"rendered":"De quoi notre regard sur la mort est-il le nom  ?"},"content":{"rendered":"<table style=\"broder: 0px; width: 100%;\">\n<tbody>\n<tr>\n<td style=\"text-align: left;\"><span style=\"color: #3366ff;\"><em>Julie Henry, Ma\u00eetre de conf\u00e9rences en philosophie et \u00e9thique \u2013 ENS de Lyon<\/em><\/span><\/p>\n<p><strong><span style=\"color: #3366ff; font-size: 18pt;\">Ce qu\u2019implique envisager la fin de vie depuis la mort<\/span><\/strong><br \/>\nL\u2019id\u00e9e forte et originale \u00e0 partir de laquelle cette journ\u00e9e interprofessionnelle nous propose de nous mettre en mouvement m\u2019a tout de suite sembl\u00e9 \u00e0 la fois fonci\u00e8rement \u00e9vidente (oui, en effet, parler de la mort en fin de vie\u2026 !) et en m\u00eame temps r\u00e9volutionnaire (puisque, pour accompagner avec constance la vie \u00ab jusqu\u2019au bout \u00bb, on put avoir tendance \u00e0 repousser au loin la mort, comme si la mettre au centre des \u00e9changes risquerait de mettre les personnes en fin de vie parmi les \u00ab d\u00e9j\u00e0 moins en vie \u00bb). Chiche ! Et si on parlait de la mort pour mieux accompagner la vie\u2026 ?! Et si c\u2019\u00e9tait finalement un moyen au contraire de faire que le \u00ab d\u00e9j\u00e0 presque mort \u00bb empi\u00e8te un peu moins sur le\u00ab encore en vie \u00bb ? Je m\u2019explique : on agit souvent en fonction de ce que l\u2019on envisage pour la suite &#8211; je choisis des \u00e9tudes en fonction du m\u00e9tier que je veux exercer (d\u2019o\u00f9 la difficult\u00e9 d\u2019ailleurs de se d\u00e9cider \u00e0 la sortie de l\u2019adolescence en raison de cette difficult\u00e9 \u00e0 se projeter dans une vie professionnelle \u00e0 venir) ; je mets dans ma valise des v\u00eatements en fonction du temps pr\u00e9vu l\u00e0 o\u00f9 je dois me rendre ; je choisis et dose un m\u00e9dicament en fonction de l\u2019effet que je souhaite en obtenir, etc. En toute logique d\u00e8s lors, je vais accompagner la fin de vie en fonction de la mani\u00e8re dont je me repr\u00e9sente la mort. Sauf que, dans le cas de l\u2019accompagnement, la personne qui accompagne n\u2019est pas la m\u00eame que celle qui est en fin de vie, et de l\u00e0 peuvent na\u00eetre des malentendus \u2026 si on ne s\u2019autorise pas \u00e0 parler de la mort autrement qu\u2019en termes techniques et\/ou organisationnels, si on ne se donne pas les moyens de s\u2019interroger ensemble sur la mani\u00e8re dont on se la repr\u00e9sente.<\/p>\n<p>Et il y a alors des fois o\u00f9, anim\u00e9s des meilleurs intentions, on peut \u00ab taper \u00e0 c\u00f4t\u00e9 \u00bb, pour reprendre l\u2019expression d\u2019un psychologue lors d\u2019une journ\u00e9e organis\u00e9e r\u00e9cemment autour de la vieillesse, et ce avec les meilleures intentions. Il citait l\u2019exemple d\u2019une personne \u00e2g\u00e9e, r\u00e9sidant dans un EHPAD et n\u2019ayant pas vu sa fille depuis de tr\u00e8s longues ann\u00e9es. Des soignants accompagnant cette personne \u00e2g\u00e9e au quotidien et s\u2019\u00e9tant inqui\u00e9t\u00e9s de l\u2019absence de liens familiaux de cette personne \u00e2g\u00e9e approchant de la fin de sa vie, ont alors pris l\u2019initiative de partir \u00e0 la recherche de cette fille, de prendre contact avec elle et d\u2019organiser une rencontre entre elle et sa m\u00e8re, dans l\u2019id\u00e9e que c\u2019\u00e9tait le moment o\u00f9 jamais de renouer ce lien, de faire que la personne \u00e2g\u00e9e ne d\u00e9c\u00e8de pas sans proche \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, de faire que la fille ne reste pas avec le regret de n\u2019avoir pas renou\u00e9 avec sa m\u00e8re avant le d\u00e9c\u00e8s de cette derni\u00e8re. Oui mais \u2026 Oui, mais le lien \u00e9tait rompu depuis des ann\u00e9es, mais l\u2019enfance de cette fille avait \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par les placements successifs en famille d\u2019accueil, mais ce que la personne \u00e2g\u00e9e avait \u00e0 dire s\u2019adressait difficilement \u00e0 une personne lui \u00e9tant devenue \u00e9trang\u00e8re, etc. Ce moment a finalement plus accentu\u00e9 le malaise et le traumatisme qu\u2019autre chose. Il ne s\u2019agit pas d\u2019un jugement de ma part, entendez-moi bien : les soignants \u00e0 l\u2019origine de cette initiative ont vraiment agi avec les \u00ab meilleures intentions \u00bb \u2026 Cela aurait d\u2019ailleurs pu fonctionner, me direz- vous ! Oui, bien s\u00fbr, et cela aurait \u00e9t\u00e9 une magnifique histoire : on ne peut jamais pr\u00e9dire avec certitude la mani\u00e8re dont se passeront les choses. Mais plus qu\u2019une relecture a posteriori de cette initiative, qui n\u2019aurait pas grand sens en tant que telle, c\u2019est ce qu\u2019elle dit de la mani\u00e8re dont nous nous repr\u00e9sentons ce que serait une \u00ab fin de vie r\u00e9ussie \u00bb qui m\u2019int\u00e9resse ici, une fin de vie li\u00e9e \u00e0 la mani\u00e8re dont nous nous repr\u00e9sentons couramment la mort dans notre soci\u00e9t\u00e9.<br \/>\n<!--more--><br \/>\nCe qui est en jeu ici selon moi, c\u2019est qu\u2019on a une certaine repr\u00e9sentation non interrog\u00e9e de la mani\u00e8re dont nous devons \u00eatre pr\u00eats \u00e0 accueillir la mort : en ayant rappel\u00e9 \u00e0 nos proches combien on les aime, en nous \u00e9tant r\u00e9concili\u00e9s avec les personnes avec lesquelles nous sommes f\u00e2ch\u00e9s, en \u00e9tant entour\u00e9s des membres de notre famille et en ayant confi\u00e9 tout ce que l\u2019on avait \u00e0 transmettre&#8230; Et je dis \u00ab on \u00bb car ce n\u2019est pas propre aux soignants ou accompagnants, qui ne font que reproduire les repr\u00e9sentations soci\u00e9tales \u00e0 l\u2019\u0153uvre au-del\u00e0 du soin et de l\u2019accompagnement de la fin de vie. C\u2019est une perspective tr\u00e8s belle, mais c\u2019est une repr\u00e9sentation ; et comme toute repr\u00e9sentation, elle a ses limites en ce qu\u2019elle dit plus de nos angoisses \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la mort (partir sans avoir dit ce qu\u2019on avait \u00e0 dire, en \u00e9tant esseul\u00e9, etc.) que des d\u00e9sirs et besoins de la personne qu\u2019on est en train d\u2019accompagner\u2026 Un Professeur en psychologie parlait ainsi de notre \u00ab interventionnisme d\u00e9plac\u00e9 \u00bb (comme le fait que l\u2019on exige d\u2019un r\u00e9sident en EHPAD qu\u2019il ait encore un \u00ab projet de vie \u00bb, qui dit plus de nos propres angoisses (se sentir sans projet quand on est encore au c\u0153ur de sa vie) que de notre capacit\u00e9 \u00e0 entendre (et \u00e0 accepter) l\u00e0 o\u00f9 en sont les personnes que l\u2019on accompagne et ce dont elles ont besoin. On se repr\u00e9sente d\u2019une certaine fa\u00e7on comment ce qui <em>devrait<\/em> avoir \u00e9t\u00e9 accompli au moment de la mort pour avoir men\u00e9 sa vie <em>jusqu\u2019au bout<\/em>, et ce que l\u2019on propose alors aux personnes approchant du terme de leur vie est fonction de ces repr\u00e9sentations. L\u2019id\u00e9e n\u2019est pas alors de ne plus agir selon ses repr\u00e9sentations : comme dirait <a href=\"https:\/\/www.ecrivaine-essayiste.fr\/index.php\/2018\/02\/17\/le-miracle-spinoza-frederic-lenoir\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Spinoza<\/a>, on ne peut faire autrement ! Pas plus que l\u2019on ne peut ne pas \u00eatre en col\u00e8re ou amoureux au moment o\u00f9 on l\u2019est\u2026 Par contre, on peut essayer de mettre du pluriel dans nos repr\u00e9sentations (tout le monde n\u2019a pas la m\u00eame id\u00e9e de ce que serait une vie, ou une fin de vie, ou une mort r\u00e9ussie !), et pour cela, il faut en parler\u2026 C\u2019est pour cela que je suis tr\u00e8s sensible \u00e0 l\u2019invitation que nous fait \u00ab Pourtant la vie \u00bb : et si on parlait de la mort <em>depuis la vie<\/em>, si on favorisait l\u2019expression de la mort <em>en continuit\u00e9 avec la vie<\/em>, et non en consid\u00e9rant qu\u2019en parler la fait empi\u00e9ter sur le toujours en vie\u2026 ?<\/p>\n<p><span style=\"color: #3366ff;\"><strong><span style=\"font-size: 18pt;\">Et si on pensait la mort depuis la vie\u2026 ?<\/span><\/strong><\/span><br \/>\nTentons alors l\u2019exp\u00e9rience inverse\u2026 Que voudrait dire penser la mort \u00e0 partir de la vie\u2026 ? Premi\u00e8re exigence : cela reviendrait \u00e0 penser la mort de chacun \u00e0 mesure de la pluralit\u00e9 de la vie men\u00e9e de m\u00eame par chacun : <a href=\"https:\/\/www.pourtantlavie.org\/les-masques-de-la-mort-carnaval-procession-ou-passage\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Myriam Legenne<\/a> nous l\u2019a expliqu\u00e9 avec une grande richesse ce matin : un regard anthropologique sur la mort met en lumi\u00e8re la grande diversit\u00e9 des approches de la mort. Et pourtant, dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 l\u2019approche de la mort est de plus en plus m\u00e9dicalis\u00e9e (ou en tout cas institutionnalis\u00e9e) et o\u00f9 de fait, l\u2019organisation des soins a tendance \u00e0 homog\u00e9n\u00e9iser les grands passages de la vie (naissance, maladie grave, fin de vie), on a tendance \u00e0 consid\u00e9rer malgr\u00e9 soi qu\u2019il y a des passages oblig\u00e9s dans l\u2019approche de la mort, et que ne pas les traverser aurait quelque chose de pathologique voire d\u2019ind\u00e9cent. Prenons quelques exemples. Lors d\u2019un staff soignant en canc\u00e9rologie, une infirmi\u00e8re a mentionn\u00e9 qu\u2019une patiente \u00ab devait \u00eatre dans le d\u00e9ni \u00bb, car elle ne s\u2019est pas effondr\u00e9e \u00e0 l\u2019annonce de l\u2019\u00e9chec de la derni\u00e8re voie th\u00e9rapeutique qui avait \u00e9t\u00e9 tent\u00e9e : on doit s\u2019effondrer en apprenant que sa pathologie est incurable, donc on n\u2019a pas entendu qu\u2019elle est incurable si on ne s\u2019effondre pas\u2026 Autre exemple : lors d\u2019entretiens men\u00e9s aupr\u00e8s de soignants au sujet de la s\u00e9dation en fin de vie, j\u2019ai eu la surprise d\u2019entendre une interne (venant de passer 5 mois dans un service de soins palliatifs\u2026) m\u2019indiquer comme indication de prescription le plus souvent rencontr\u00e9e : \u00ab fin de vie \u00bb\u2026 ! La fin de vie est donc un sympt\u00f4me pathologique requ\u00e9rant comme traitement une s\u00e9dation\u2026 Ou bien enfin, j\u2019ai entendu des soignants dire d\u2019une famille qu\u2019elle \u00e9tait \u00ab ind\u00e9cente \u00bb car elle \u00e9tait rassembl\u00e9e discutant, \u00e9changeant, riant parfois autour du lit de leur proche qui \u00e9tait en train de conna\u00eetre ses derniers instants. La mort est donc cens\u00e9e \u00eatre silencieuse, d\u00e9vitalis\u00e9e, et accueillie avec des mines de circonstances pour ne pas lui faire offense\u2026 Autant d\u2019exemples qui montrent combien nous avons une repr\u00e9sentation tr\u00e8s forte et tr\u00e8s d\u00e9termin\u00e9e de ce qu\u2019est la mort \u2026 et donc de ce que doivent \u00eatre en cons\u00e9quence les derniers moments de vie.<\/p>\n<p>Et si mon histoire de vie faisait que j\u2019accueillais diff\u00e9remment une annonce d\u2019impasse th\u00e9rapeutique\u2026 ? Et si, en l\u2019absence de sympt\u00f4mes r\u00e9fractaires et insupportable, je souhaitais \u00ab \u00eatre l\u00e0 \u00bb dans mes tout derniers instants de vie\u2026 ? Et si ma culture faisait appr\u00e9hender \u00e0 mes proches la mort comme un passage, et qu\u2019ils souhaitaient m\u2019y accompagner dans l\u2019all\u00e9gresse et l\u2019amour d\u2019une vie partag\u00e9e\u2026 ? Dit autrement : et si, en laissant la mort se dire depuis la vie, on se donnait la chance d\u2019accompagner la fin de vie depuis la richesse de nos diff\u00e9rences = en donnant acc\u00e8s \u00e0 tout ce dont nous disposons actuellement si les personnes en ont besoin et le souhaitent (un suivi psychologique, une s\u00e9dation, des antalgiques et\/ou des anxiolytiques, un accompagnement spirituel, etc.), mais en consid\u00e9rant que ce sont l\u00e0 des droits et des possibles, et non des devoirs et des obligations afin que notre mort ressemble \u00e0 ce que les autres patients, les proches, les soignants, la soci\u00e9t\u00e9 en attendent. Je parle de la soci\u00e9t\u00e9 car les soignants, les accompagnants, les philosophes aussi (!) sont des membres de la soci\u00e9t\u00e9 au m\u00eame titre que les autres, et ils sont donc de m\u00eame perm\u00e9ables aux pr\u00e9jug\u00e9s et aux exigences soci\u00e9tales. Et dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 la mort a du mal \u00e0 se dire, \u00e0 se vivre, \u00e0 se faire une place au c\u0153ur m\u00eame de la vie, on a tendance malgr\u00e9 soi \u00e0 \u0153uvrer pour qu\u2019elle soit silencieuse, propre, discr\u00e8te, pour qu\u2019elle passe sans m\u00eame qu\u2019on s\u2019en aper\u00e7oive (le fameux \u00ab mourir dans son sommeil \u00bb) \u2026 avec parfois des jugements sous-jacents \u00e0 l\u2019\u00e9gard des personnes qui vont inversement la remettre sur le devant de la sc\u00e8ne, qui demandent \u00e0 la vivre et qui la regardent venir comme un moment de leur vie et de celle de leurs proches. Avec une difficult\u00e9 li\u00e9e en amont \u00e0 accompagner la fin de vie en continuit\u00e9 avec la vie qui l\u2019a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e et non en fonction d\u2019une mort dont on dessine par avant des contours m\u00e9dicalis\u00e9s, \u00e0 accompagner la fin de vie depuis la mani\u00e8re dont la vie de cette personne en particulier envisage sa mort \u00e0 venir. Il n\u2019y a pas une seule forme du mourir comme il n\u2019y a pas une seule forme du vivre, la mort ne se protocolise pas plus que la vie.<\/p>\n<p>Concr\u00e8tement, cela passe par l\u2019aptitude \u00e0 entendre la place du mourir chez une personne encore en vie, l\u2019aptitude \u00e0 accueillir la parole sur la mort \u00e0 venir sans que cela ne donne lieu \u00e0 l\u2019angoisse de \u00ab faire mourir une personne en fin de vie avant l\u2019heure \u00bb, ou encore au sentiment d\u2019impuissance de ne pouvoir garder une personne (un patient qu\u2019on accompagner depuis longtemps, un proche, une personne \u00e0 laquelle nous nous sommes attach\u00e9s dans notre vie professionnelle) encore un peu \u00ab en vie \u00bb au sens fort du terme, au-del\u00e0 de la seule vie biologique. Je pense \u00e0 ce sujet \u00e0 deux situations de soins palliatifs rapport\u00e9es par Marie de Hennezel dans son ouvrage <em>La mort intime<\/em>. Celle du d\u00e9sarroi d\u2019une femme d\u2019une quarantaine d\u2019ann\u00e9es qui sentait ses forces la quitter progressivement et son \u00e9tat se d\u00e9grader alors qu\u2019on lui avait dit qu\u2019elle \u00e9tait \u00ab en maison de convalescence \u00bb, laissant entendre alors qu\u2019elle allait recouvrer la sant\u00e9. Si l\u2019annonce de soins palliatifs et non curatifs fut un moment de profonde tristesse pour elle, elle fut aussi le temps d\u2019un soulagement de ne plus \u00eatre dans une tension et une distorsion entre le discours qu\u2019on lui tenait et ce qu\u2019elle vivait et ressentait. Et ce fut aussi pour elle l\u2019occasion de pr\u00e9parer la fin de sa vie comme elle souhaitait se l\u2019imaginer, de se la r\u00e9approprier \u00e0 sa mani\u00e8re sans avoir \u00e0 faire semblant ou \u00e0 donner le change. La seconde situation est celle d\u2019une femme d\u2019une soixantaine d\u2019ann\u00e9es, que sa fille tentait de calmer quand elle essayait de lui dire qu\u2019elle allait mourir ; l\u2019impossibilit\u00e9 de le dire causait en elle une agitation qui aurait pu \u00eatre prise pour de la confusion et de l\u2019angoisse \u00e0 calmer par voie m\u00e9dicamenteuse. Mais encore une fois, ce fut le cheminement des soignants et des proches pour parvenir \u00e0 <em>entendre<\/em> et accueillir cette parole de fin de vie qui l\u2019apais\u00e8rent. Pouvoir dire !<\/p>\n<p><span style=\"color: #3366ff; font-size: 18pt;\"><strong>La mort comme moment de la vie<\/strong><\/span><br \/>\nLa question est alors \u00e0 partir de l\u00e0 la suivante : qu\u2019est-ce que cela implique concr\u00e8tement pour nous (soignants, accompagnants, membres de la soci\u00e9t\u00e9) de pouvoir laisser la mort se dire chez les vivants ? Qu\u2019est-ce que cela engage comme renversement de pens\u00e9e, comme changement de perspective sur notre vie et sur notre condition d\u2019\u00eatres mortels ? Comme le disait Georges Canguilhem, si on ne veut pas risquer de tomber malade et de mourir, alors il ne faut pas \u00eatre vivant\u2026 Seules les pierres et les objets ont ce \u00ab privil\u00e8ge \u00bb \u2026 et ne connaissent pas en retour les joies d\u2019une vie vivante\u2026 Dit rapidement, et encore une fois c\u2019est la raison pour laquelle j\u2019ai \u00e9t\u00e9 si sensible \u00e0 l\u2019invite qui nous est faite dans cette journ\u00e9e, cela impliquerait de penser la mort non comme l\u2019autre de la vie \u2013 donc comme ce qu\u2019on tente de tenir le plus possible \u00e0 distance, y compris dans nos discours, pour \u00e0 tout prix rester vivants \u2013, mais comme un moment de la vie. Certes le tout dernier ! Mais indissolublement li\u00e9 au fait d\u2019\u00eatre vivant, et \u00e0 la vie personnelle que l\u2019on a men\u00e9e jusqu\u2019ici (d\u2019o\u00f9 cette id\u00e9e de penser la pluralit\u00e9 du mourir \u00e0 la mesure de la pluralit\u00e9 du vivre). Ne pas l\u2019occulter alors, au risque paradoxal de ne plus pouvoir vivre au sens pleinement subjectif et personnel du terme, mais d\u2019\u00eatre pris dans une cat\u00e9gorie homog\u00e8ne des \u00ab personnes en fin de vie \u00bb, avec son lot de prises en charge m\u00e9dicales, de suivi pathologique et d\u2019\u00e9motions requises par lesquelles passer\u2026 Il ne s\u2019agit pas non plus de le mettre au c\u0153ur de la sc\u00e8ne et de lui laisser toute la place ! Il n\u2019y a pas plus de raison que le tout de la vie soit focalis\u00e9 sur le mourir \u00e0 son approche, qu\u2019on ne voit le tout de la vie du petit enfant et de son accompagnement focalis\u00e9 sur le moment de la naissance pendant toutes ses premi\u00e8res ann\u00e9es ! Mais lui laisser une place dans la vie aux c\u00f4t\u00e9s du reste, afin de permettre \u00e0 la personne en fin de vie de vivre \u00ab l\u00e0 o\u00f9 elle en est \u00bb (et il n\u2019est plus obligatoirement temps d\u2019\u00e9crire des \u00ab projets de vie \u00bb en EHPAD, ou d\u2019entreprendre un cheminement psychologique permettant de comprendre et r\u00e9soudre les tensions de plusieurs ann\u00e9es avec des proches devenus \u00e9trangers\u2026), et non de s\u2019inscrire dans des processus visant plus \u00e0 prendre en charge nos propres angoisses \u00e0 l\u2019id\u00e9e du mourir que d\u2019accompagner la personne dans ce qu\u2019il lui reste \u00e0 vivre.<\/p>\n<p>Poussons l\u2019id\u00e9e jusqu\u2019au bout\u2026 Si la mort est un moment \u00e0 part enti\u00e8re de la vie, li\u00e9 \u00e0 notre condition d\u2019\u00eatres vivants \u2013 donc mortels, c\u2019est qu\u2019elle n\u2019est pas l\u2019\u00e9chec du monde soignant ! Les soins palliatifs en sont fort heureusement la preuve vivante aujourd\u2019hui : le soin ne se limite pas au soin curatif, et face \u00e0 une fin de vie qui se dessine, le monde soignant ne consid\u00e8re pas que ce n\u2019est plus de son ressort, mais que le soin est invit\u00e9 \u00e0 modifier ses modalit\u00e9s -&gt; confort, accompagnement, soulagement des sympt\u00f4mes, etc. Cela va sans dire mais, comme disait l\u2019un de mes professeurs, cela va mieux en le disant ! Surtout aux jeunes \u00e9tudiants en biologie et m\u00e9decine fascin\u00e9s par les progr\u00e8s actuels des th\u00e9rapies innovantes et partant vers leurs premiers terrains hospitaliers comme en guerre contre une maladie dont il faut \u00e0 tout prix sortir vainqueurs\u2026 Mais aussi aux patients, aux proches, \u00e0 nous toutes et tous membres de la soci\u00e9t\u00e9 qui attendons tant de la m\u00e9decine d\u2019aujourd\u2019hui et avons encore de vieux r\u00eaves d\u2019une \u00e9ternelle jeunesse et d\u2019une vie dont on ne voit pas le terme\u2026 Mais cela implique aussi autre chose : si le mourir est pluriel \u00e0 mesure de la pluralit\u00e9 des vies que nous menons respectivement et des valeurs que nous y engageons, cela signifie aussi que le mourir et ses modalit\u00e9s appartiennent au patient \u2026 ! Non pas absolument s\u2019il demande l\u2019aide du monde soignants : il importe que cela reste dans une forme de partage, d\u2019\u00e9change, de relation, que les soignants ne deviennent pas les prestataires de services qui viendraient heurter leurs valeurs soignantes. Mais que cela appartienne quand m\u00eame autant que possible au patient et \u00e0 ses proches, \u00e0 la mani\u00e8re dont ils souhaitent le vivre depuis leur histoire propre et leurs repr\u00e9sentations, quand bien m\u00eame cela susciterait en nous de l\u2019angoisse, de l\u2019incompr\u00e9hension \u2026 voire de l\u2019indignation !<\/p>\n<p>Mais ce que je tiens \u00e0 pr\u00e9ciser pour finir ces quelques pistes de r\u00e9flexion et laisser place \u00e0 la discussion, c\u2019est qu\u2019en aucun cas il ne s\u2019agit pour ma part de jugements de valeur, ce qui serait non seulement d\u00e9plac\u00e9 mais aussi injuste pour deux raisons au moins. La premi\u00e8re, et c\u2019est un adage spinoziste fondamental, c\u2019est qu\u2019on ne peut pas faire autrement sur le moment que de ressentir les choses d\u2019une certaine fa\u00e7on d\u00e9termin\u00e9e par nos valeurs, nos croyances, nos histoires de vie, notre constitution. Il est <em>normal<\/em> d\u2019\u00e9prouver par moment de la r\u00e9pulsion, de la col\u00e8re, de l\u2019indignation, de l\u2019envie d\u2019agir pour faire que les choses se passent autrement ; c\u2019est notre constitution humaine qui veut cela. Ce qui est probl\u00e9matique, c\u2019est de rester dans ce sentiment premier, de le surimposer sur la relation \u00e0 autrui et de lui imposer alors des fa\u00e7ons de faire qui n\u2019entrent pas en \u00e9cho avec ses croyances et repr\u00e9sentations et qui vont de m\u00eame l\u2019indigner, le mettre en col\u00e8re ou amoindrir sa facult\u00e9 de se r\u00e9approprier ce qu\u2019il est en train de vivre. Pour revenir \u00e0 l\u2019adage spinoziste, ne pas nous juger dans notre ressenti (est-ce en notre pouvoir de ne pas \u00eatre amoureux quand nous le sommes\u2026 ? alors pourquoi ce serait en notre pouvoir de ne pas \u00eatre indign\u00e9 quand nous le sommes\u2026) d\u2019abord, mais imm\u00e9diatement tenter de comprendre ensuite (d\u2019o\u00f9 je juge lorsque je juge cet accompagnement ind\u00e9cent, ce proche dans le d\u00e9ni, ce patient baissant les bras, etc. = depuis quelles repr\u00e9sentations ? comment alors les mettre en mouvement pour accueillir celles du patient, du proche, etc. ?). Et l\u2019autre raison, c\u2019est que dans cette difficult\u00e9 \u00e0 laisser la mort ou le mourir se dire, s\u2019exprimer dans des instants qui soient encore des instants de vie, les soignants et accompagnants ne font que reproduire les repr\u00e9sentations, les limites, les difficult\u00e9s de notre soci\u00e9t\u00e9 toute enti\u00e8re. Notre soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 la mort reste encore un tabou, notre soci\u00e9t\u00e9 de la performance o\u00f9 la fin de vie n\u2019est pas la bienvenue, notre soci\u00e9t\u00e9 qui inscrit dans la loi le droit d\u2019exiger de la m\u00e9decine qu\u2019elle nous permette d\u2019\u00e9viter \u00ab toute souffrance \u00bb, y compris la souffrance existentielle d\u2019\u00eatre vivants donc mortels\u2026 C\u2019est donc \u00e0 un cheminement collectif et social que nous invite cette journ\u00e9e, ambitieuse et si pr\u00e9cieuse dans ce qu\u2019elle nous invite \u00e0 dire et \u00e0 penser ensemble.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Julie Henry, Ma\u00eetre de conf\u00e9rences en philosophie et \u00e9thique \u2013 ENS de Lyon Ce qu\u2019implique envisager la fin de vie depuis la mort L\u2019id\u00e9e forte et originale \u00e0 partir de [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4,9],"tags":[],"class_list":["post-221","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-intervenants","category-journees-interprofessionnelles"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pourtantlavie.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/221","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pourtantlavie.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pourtantlavie.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pourtantlavie.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pourtantlavie.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=221"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/www.pourtantlavie.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/221\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":226,"href":"https:\/\/www.pourtantlavie.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/221\/revisions\/226"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pourtantlavie.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=221"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pourtantlavie.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=221"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pourtantlavie.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=221"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}